Piste 5 💿 Quartier des lunes, d’Eddy de Pretto
Lieu de la conquête masculine

TRANSCRIPTION ÉCRITE DE LA PISTE

*chuchote* Ceci est un trigger warning. Cette piste de Variétoche aborde les sujets des violences conjugales, psychologiques, physiques, sexuelles, et du viol. Merci d’écouter Variétoche ! Je vous souhaite une bonne écoute.

*bruit de voiture qui roule*

Il y a deux raisons pour lesquelles j’étais ébloui. L’une était le Soleil qui venait frapper les fenêtres de la voiture d’une puissance absolue. L’autre était la beauté des paroles qui venaient frapper les fenêtres de la voiture d’une puissance absolue.

La cité des mâles veille sur le quartier des lunes,
Elles veulent y faire leur place et doivent y bouffer du bitume,
De peines, de vaines, tenaces, elles brillent d’audace.
S’enflamme, un flegme, qui brule. Si belles.
Bien plus qu’au Soleil.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

*le refrain de la chanson est joué en boucle en musique de fond*

Eddy de Pretto aidait à me concentrer. Ses mots concourraient avec les rayons du Soleil au titre de ceux qui cogneront le plus fort. Si d’aventure vous vous êtes déjà déplacé·e sur une longue route à l’intérieur d’un solarium géant, alors vous avez une bonne idée de la situation dans laquelle j’étais embarqué. J’avais tellement chaud que je me serais bien mis à frapper à mon tour les fenêtres de la voiture d’une puissance absolue si j’en avais eu la force, non pas pour coller à l’ambiance, mais pour trouver le moyen de sortir avant d’être réduit à l’état semi–liquide. Pourtant, malgré cette violence solaire, je me sentais en sécurité.

La femme qui conduisait en chantant donnait cette impression… comment dire, oui c’est ça : d’en avoir rien à cuire du climat ambiant, mais d’une puissance toute aussi absolue que le reste. Je me demandais si ses lunettes de soleil n’étaient pas là essentiellement pour faire genre, comme pour renforcer cette impression d’assurance à toute épreuve. C’était une énigme de comprendre comment elle faisait pour conduire dans le plus grand des calmes et sans la moindre suée, à travers cette lumière blanche et aveuglante. En fait, elle–même était une énigme.

Seb, couvrant le son de la musique : IL FAIT BEAU, NON ?

Cassandra, baissant le son de la musique : …C’est tout ce que vous trouvez à dire ?

Seb : Boah je sais pas, je me disais que parler du temps qu’il fait, c’est toujours une bonne idée pour commencer une conversation.

Cassandra : Il n’y a qu’une seule chose dont nous devons parler, Seb Little. La chanson Quartier des Lunes, d’Eddy de Pretto. Vos réflexions philosophiques sur les manières de sociabiliser, c’est hors programme.

Seb : Et c’est impératif de rouler pendant une plombe sous un soleil de plomb pour faire ça ? Je fais un podcast sur le réchauffement climatique, finalement ?

Cassandra : Ce sont les directives de Monsieur Courcelle. Nous devons mener une enquête sur le sens de cette œuvre, et je suis la plus qualifiée pour cette mission.

Seb : Mener une enquête… Il faudra que j’explique à votre Monsieur Courcelle que quand je lui ai fait part de ma volonté de raconter les chansons françaises, j’ai jamais évoqué l’envie d’un Cluedo grandeur nature avec une inconnue en plein cagnard !

Cassandra : La canicule est le propre de la Cité des Mâles, l’une de ces villes étranges, où le climat aime défier les lois naturelles. Les voies pour y accéder y sont aussi douloureuses que l’a été l’écriture de cette chanson, et aussi régulières que… quelque chose qui serait régulier mais je ne trouve pas la comparaison un peu classe qui viendrait compléter la première. Elles sont disposées tout autour de la ville de telle sorte que l’ensemble a précisément la forme d’un Soleil. Nous avons emprunté l’un de ses rayons et nous nous dirigeons vers le seul endroit de la cité où la chaleur règne en maître.

Seb : Ok Google. Et quel est ce fameux endroit ?

Cassandra : Le cœur de la ville. Le Quartier des Lunes.

Générique (intro)

Au moment où ma mystérieuse collaboratrice avait prononcé ces mots, le Soleil s’était instantanément couché, cessant brusquement de me cribler de ses coups. Sans doute s’était-il fatigué à force de nous marteler, laissant place à la nuit silencieuse, signe que nous étions enfin dans le Quartier des Lunes.

Qui n’a pas déjà vu un parking dont les places sont toutes en forme de croissants de lune ne peut véritablement estimer la nullité de cette idée. Notre véhicule dépassait bien évidemment le marquage de la place, car étonnamment il n’en épousait pas parfaitement la forme. C’est en sortant que je fus de nouveau ébloui, mais cette fois-ci par un spectacle lunaire. Le parking n’en était que l’ouverture. Dans le Quartier des Lunes, il n’y avait que ça… partout. Des fontaines aux statues, de l’intérieur des vitrines aux bancs publics, des lanternes des réverbères aux bouches d’égout, tout avait la forme d’un quartier de lune, laissant la sensation d’une invitation à se balader au milieu des sourires amusés d’un public satisfait. Tout brillait avec intensité.

Cassandra : Bon. On n’a pas le temps de s’extasier comme des touristes. Nous devons d’abord nous rendre dans le théâtre.

Seb : Dans le théâtre ?

Cassandra : Le gros bâtiment avec la porte en forme de…

Seb : En forme de lune ! Je crois que j’ai pigé le délire, c’est comme à Angoulême sauf qu’au lieu des BD c’est des lunes, bon ! Ce que je veux savoir, c’est pourquoi vous voulez qu’on aille se faire une sortie théâtre, à peine arrivé·es ? On n’est pas censé raconter deux ou trois bails sur la chanson avant de se faire une soirée culture, là ?

Cassandra : Monsieur Courcelle a indiqué que c’était dans ce théâtre que débutait notre enquête.

Seb : Et est-ce qu’il a indiqué qu’il commençait à me les briser, à transformer mon podcast en un vieux jeu de piste ?

En guise de réponse, ma coéquipière se dirigea vers le théâtre. Je la suivis, curieux de sa volonté de ne pas ôter ses lunettes de soleil. Je m’attendais en entrant à voir une salle remplie de chaises avec un dossier représentant une lune, quelle ne fut pas ma surprise d’y voir une salle remplie de chaises avec un dossier représentant une lune. Sur le long de la scène s’étendait une cage en verre transparent démesurément grande, s’étendant jusqu’au plafond, mais il n’y avait rien à l’intérieur. Sur la longueur de la cage s’opposant au public, on y devinait une porte, transparente elle aussi. Elle avait une poignée uniquement présente à l’intérieur, ce qui n’avait absolument : aucun sens. Si ce silence trop parfait m’avait d’abord fait beaucoup de bien, il commençait doucement à m’être angoissant. Par chance, ma coéquipière décida de le briser.

Cassandra : On peut partir.

Seb : Quoi ?! Vous vous foutez de moi ?!

Cassandra : Nous y retournerons. Ce théâtre se situe au centre du quartier, et c’est ici que nous allons tout comprendre.

Seb : C’est une bonne nouvelle, parce que pour l’instant, de là à dire que je pige rien à rien, y’a quand même pas grand chose.

Cassandra : Comment vous dire que je ne suis pas surprise ?

Seb : Oh ça va, ça vaaaa ! Vous savez quoi ? J’en ai déjà le ras le bol de votre expédition ! D’abord on se fait brûler les mirettes par un zénith des enfers, ensuite par une nuée de lunes éblouissantes, et maintenant on reste planté·es comme des poireaux devant des grosses boîtes vides aux portes chelou, tout ça parce que l’autre zozo vous l’a demandé ?! Je suis là pour présenter la cinquième piste de Variétoche moi, pas pour visiter le top trois des lieux insolites de la région ! Donc pendant que vous faites votre enquêtrice pédante et mystérieuse qui se présente même pas, de mon côté je vais fournir aux gens des vraies informations concrètes sur ce que raconte le refrain qu’on a écouté en boucle dans votre caisse ! Il s’agit clairement d’un rôle de composition. Eddy de Pretto interprète euh…

Cassandra : Un homme ?

Seb : Oui, voilà, un homme qui parle de la Cité des Mâles, qui représente euh…

Cassandra : Les hommes ?

Seb : Et qui veille sur le Quartier des Lunes, c’est-à-dire évidemment, une image, pour représenter eh bien euuuh… oui, bon, vous voulez pas me dire comment vous vous appelez ?

Cassandra : Cassandra.

Seb : Ah ! Je peux vous appeler Cassou, alors ?

Cassandra : Vous m’appelez une seule fois comme ça, et je vous réserve un aller simple pour aller coloniser le Soleil. On verra si vous serez en mesure de m’informer du temps qu’il fait, là-bas aussi.

Seb : Eh ben. C’est parce qu’on est à la Cité des « Mâles Â» et dans le Quartier des « Lunes Â» que vous êtes … mal lunée ?

Cassandra : Voilà, mais c’est pas grave, parce que vous me faites rire. Vous êtes mon rayon de « soleil », et j’ai envie de vous proposer une « lune » de miel.

Seb : C’est vrai ?

Cassandra : Non !

Cassandra sortit du théâtre puis s’engagea dans une rue, paradoxalement sombre et éclairée, comme tout dans ce quartier. Cette fois encore, je l’accompagnai. Après une jolie boutique nommée Au clair de la lune et une boulangerie semblant vendre uniquement de curieux croissants, un grand mur sur notre gauche nous somma de lui prêter attention de par le texte qui y était peint, en lettres blanches et manuscrites. À peine posai-je mes yeux sur les premiers mots que la voix d’Eddy de Pretto raisonna dans toute la rue au rythme de ma lecture.

Je colonise ton sein pas à pas, je domine le reste.
Tout ça m’appartient en deux-deux et en un seul geste.
Tu seras le mien, tu verras je serai ta secte.
Je t’érigerai, exactement tout comme je le souhaite (souhaite).

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Cassandra : Comme vous le disiez, Eddy de Pretto enfile le costume d’un homme.

Seb : Un homme possessif…

Cassandra : …et dominant. Sa domination va commencer dès la naissance, c’est en ce sens que le couplet commence par une colonisation du sein de la femme à laquelle il s’adresse.

Seb : Le… « reste Â» désigne donc le corps de cette femme ?

Cassandra : Exactement. Il la persuade qu’elle est dépendante de lui, s’érigeant comme le gourou d’une secte. En l’isolant ainsi du reste du monde, son agresseur l’invite à penser qu’elle ne peut exister sans lui.

Seb : Son agresseur ? Vous voulez dire que quand il dit que tout lui appartient en « un seul geste Â»â€¦

Cassandra : …ce n’est pas n’importe quel geste. C’est un geste de violence.

Seb : J’espère que cette femme va s’en sortir…

Cassandra : Vous le découvrirez, Seb Little, mais il va falloir faire plus qu’espérer… Si seulement l’espoir était suffisant pour que les femmes victimes de violences s’en sortent…

Un frisson parcourut mon corps. Je mis à demi en cause le silence de cette rue manifestement inhabitée. En écho à ces mots, il était plus présent que jamais. Cassandra me montra le mur d’en face, derrière nous.

Cassandra : Lisons la suite du texte, Seb Little.

Seb : Vous pouvez m’appeler Seb tout court, vous savez.

Cassandra : Seb tout court ?

Seb : Oui, enfin Seb, quoi. Enfin, je veux dire pas « Seb quoi Â», mais Seb.

Cassandra : Très bien. On écoute la suite ou pas… Seb Little ?

Seb : Oui, voilà, faisons ça.

Je marquerai ton cou, de mes visqueux suçons,
Pour pas que tu cours vers d’autres vices cochons,
Je tâcherai ta moue et un à un tes cheveux longs,
De mon drapeau rouge et de mes imposants jurons.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : Eh ben… C’est pas un marrant. Il la marque de ses suçons comme si elle était son territoire, pour indiquer qu’elle lui appartient…

Cassandra : Une manière de lui interdire d’aller voir d’autres hommes.

Seb : Comme si le tromper était un crime bien plus grave que celui qu’il commet en voulant la posséder…

Cassandra : Et en la violentant. Quand il clame lui tâcher la moue de son drapeau rouge, autant dire qu’il va lui cogner le visage de rougeurs. Il s’en prend à ses cheveux, et « se prendre aux cheveux Â» signifie « se battre Â».

Seb : D’autant que le drapeau rouge est le symbole que la loi martiale allait être appliquée, symbolisant les marques rouges laissées par les coups.

Cassandra : Il est mis sur le même plan que les imposants jurons. Cette violence n’est pas seulement physique, elle est verbale. Elle est psychologique.

Seb : Je crois que je commence à comprendre pourquoi la chanson me paraissait si… percutante, si brutale, dans la voiture… Mais d’où peut lui venir toute cette violence, à ce mec ?

Cassandra : Vous vous souvenez des rapports de dominations que vous évoquiez dans la piste précédente, quand vous parliez du harcèlement scolaire ? Je pense que vous devriez chercher par-là. À présent, suivez-moi. Nous allons prendre la rue qui tourne à gauche.

Seb : Ah ? Oui, bien sûr, par ordre de Monsieur Courcelle !

Cassandra : Non, non. J’ai juste envie de prendre cette rue, c’est un raccourci vers la suite du premier couplet.

Seb : Ah, d’accord.

La rue que nous empruntions avait de surprenant sa ressemblance comme deux gouttes d’eau avec la précédente, exposant en son milieu les deux mêmes grands murs en tête à tête. Je me doutais que ce n’était pas dans cette pharmacie – ou peut-être était-ce un coiffeur, impossible de savoir ce qu’indiquait cette enseigne semblable à toutes les autres – ni chez cet opticien Lune-Êtes que nous nous rendions, mais… entre les murs. Plus surprenant encore, cette fois-ci, sur le mur de gauche, aucune inscription ne figurait. Seul le mur de droite affichait de cette écriture désormais familière, ces mots, que je lus à voix haute :

« L’acte générateur consistant dans l’occupation d’un être par un autre être impose d’une part l’idée d’un conquérant, d’autre part l’idée d’une chose conquise. Aussi bien lorsqu’ils traitent de leurs rapports d’amour les plus civilisés parlent-ils de conquête, d’attaque, d’assaut, de siège et de défense, de défaite, de capitulation, calquant nettement l’idée de l’amour sur celle de la guerre. Cet acte, comportant la pollution d’un être par un autre, impose au polluant une certaine fierté et au pollué même consentant quelque humiliation. Â»

Seb : Wow. Classe. J’ai rien compris mais c’est classe.

Cassandra : C’est une citation de Simone de Beauvoir.

Seb : Vous m’épatez, Cassandra. Je veux dire, déjà vous vous repérez dans des routes inondées de soleil, ensuite vous vous repérez dans des rues inondées de lunes, et maintenant vous repérez les autrices des citations !

Cassandra : Non mais c’est marqué juste en-dessous, là. « Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe Â». Elle y parle de cette culture de la conquête, de la contrainte… et de la souffrance.

Seb : Des registres que l’on retrouve précisément dans les paroles de la chanson…

Cassandra : Absolument. Les mots utilisés dans Quartier des Lunes ne diffèrent pas de ceux encore aujourd’hui utilisés pour décrire la sexualité. La guerre. La colonisation. Le domptage. L’humiliation…

Cette enquête prenait une tournure très intéressante, notamment car il m’apparaissait de plus en plus que ce n’en était pas vraiment une. Cassandra semblait n’avoir rien à découvrir et tout à m’apprendre. Je ressentais une certaine frustration de ne pas pouvoir la surprendre comme elle me surprenait. N’était-ce pas sur cette frustration qu’il aurait plutôt fallu enquêter ? Nous rejoignîmes la prochaine route de notre excursion dans le Quartier des Lunes. Route, qui, comme vous l’aurez deviné, se caractérisait par deux murs s’affrontant en son milieu.

Seb : Non mais sans déconner, comment vous faites pour vous repérer dans un quartier où absolument toutes les rues se ressemblent ?

Cassandra : Là où vous constatez les ressemblances, je constate les différences. Les habitations, les commerces, les services, les écoles, les bibliothèques, les terrains de…

Seb : Oui oui ça va, ÇA VA ! Vous allez pas me lister tout l’inventaire de Sim City ! Et puis, ne me prenez pas pour un jambon cru, vous voyez très bien ce que je veux dire : comment peut-on s’y retrouver au milieu de cette foultitude de lunes ? Je peux vous dire que si elles avaient dû se protéger du Covid, celles-là, elles auraient légèrement galéré point de vue distanciation !

Cassandra : Qu’est-ce qu’on fait ? On analyse la suite des paroles ou on continue à faire des phrases tout à fait stériles ?

Coupant court à la conversation, nous entamions la lecture du seul mur où figurait une inscription, celui… à notre gauche.

Tu ne seras que fière quand alors tu joueras les mères,
Lorsque je t’offrirai soudain tout un tas de joyeux gamins,
Tu n’auras qu’à faire à l’heure et surtout bien te taire.
Tu auras alors à terme une envolée de bons points.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : « Tu joueras les mères Â»â€¦ Pour lui, c’est un jeu…

Cassandra : Oui, un jeu de rôle, même. Le rôle qu’on inculque aux petites filles dès leur plus jeune âge. Le rôle qu’on leur présente comme une obligation. Le rôle qu’on attend d’elle : devenir mère et s’occuper de ses enfants.

Seb : Pourquoi chante-t-il « tu ne seras QUE fière Â», comme si le seul et unique sentiment que son rôle de mère devait lui apporter était de la fierté ?

Cassandra : Parce qu’il considère qu’être mère ne mérite pas de reconnaissance particulière, et encore moins de rémunération. La seule chose qu’elle peut en tirer selon lui, c’est la fierté d’avoir sacrifiée sa vie pour ses enfants.

Seb : Je vois. Ses enfants qu’il qualifie « de joyeux gamins Â». J’ai l’impression qu’il appuie sur l’injonction à rendre ses enfants heureux, telle une sorte de mission qu’elle n’a pas d’autre choix que d’accepter. Et en même temps il n’a pas l’air de prendre ça au sérieux : il lui parle de ses enfants comme des offrandes, comme un cadeau empoisonné qu’il lui fait !

Cassandra : Il s’approprie la naissance des enfants et s’en accapare la réussite. Et tout ça l’amuse.

Seb : C’est facile pour lui de voir la vie comme un jeu de rôle. Il peut faire le rôle qu’il veut. Pendant que sa femme doit s’occuper de la sphère privée, lui il peut même envisager la possibilité d’aller marcher sur la Lune, tiens !

Cassandra sourit.

Cassandra : C’est très précisément ça, Seb Little. Et elle n’a plus qu’à se taire.

Seb : En échange de… comment dit-il ? Une envolée de bons points ? Comme à l’école ?

Cassandra : Comme à l’école. Sans doute considère-t-il que tous les sacrifices qu’elle entreprend pour combler ses désirs ne méritent rien d’autre que cette soi-disant récompense. Une récompense qui ne vaut pas un clou, ne servant pour lui qu’à valider son comportement.

Seb : Donc si on résume, il considère qu’elle lui appartient, il ne veut pas qu’elle aille voir d’autres hommes, il lui impose d’agir comme il le souhaite. En fait, seul SON regard et SES envies comptent !

Cassandra : Et oui. Le simple fait de l’imaginer libre et indépendante lui est insupportable. Ce ne sont pas seulement des points en tant que fausses récompenses qu’il lui donne, mais des poings en tant que geste violent.

Seb : Mais pourquoi fait-il ça ? Parce que… parce qu’il l’aime ?

Cassandra : Non. Parce qu’il la veut. Jusqu’au bout. Jusqu’à sa mort.

Le frisson qui me parcourut de nouveau avait entraîné avec lui des sentiments d’inquiétude et de tristesse. Mon cœur s’était serré, brisé, cassé. Des mots atroces que devait également employer cet homme pour décrire ses rapports sexuels avec cette femme alors qu’ils qualifiaient son état même. Jamais je n’aurais imaginé que m’aventurer dans un podcast pour parler de chansons françaises aurait pu me rendre triste.

Notre marche se poursuivant, j’imitais ma coéquipière en allant sur les brisées de l’imposant silence. Le temps de vadrouiller dans quelques chemins où toutes les lunes semblaient nous observer, une question me vint à l’esprit.

Seb : Dites, je me demandais, vous qui avez l’air de connaître ce bled comme votre poche, pourquoi les rues n’ont-elles pas de nom ?

Cassandra : Elles en ont !

Seb : Alors, comment elle s’appelle la place où nous sommes ?

Cassandra : La Place de la Demi-Lune.

Seb : Mais c’est pas vrai !?

Cassandra : Non, je déconne. J’en sais rien.

Seb : Donc les rues n’ont pas de nom.

Cassandra : Vous m’avez demandé comment se nomme la place, pas comment se nomment les rues. Allez, notre prochaine étape se trouve… juste là.

Je réalisai soudainement que la place au nom inconnu m’était familière. C’était le point de départ, et son curieux théâtre.

Seb : Ah non, hein ! Ne me dites pas qu’on retourne là-dedans !

Cassandra : Faites-moi confiance.

Sur la devanture du théâtre étaient peints deux masques représentant un visage riant, et l’autre triste. Tout esprit un tant soit peu malin aurait remarqué dès sa première visite que leurs bouches étaient elles aussi dessinées à la mode du quartier. En passant dessous, je m’apprêtais à revivre le même cirque qu’auparavant. Mais quelque chose avait changé. Dans la cage de verre occupant la scène, des mots et des groupes de mots d’un rouge vif étaient apparus. Ils bougeaient à l’intérieur, changeant leur direction et leur vitesse au rythme de leurs envies, à croire qu’ils avaient le cœur random, comprendra qui pourra. Ces mots vivaient. J’avais l’impression de voir un écran de veille sur les vieux ordinateurs. En m’approchant pour les voir de plus près, je reconnu leur écriture. C’était exactement celle des inscriptions écrites sur les murs de la ville.

Seb : Colonise. Domine. M’appartient. Le mien. Marquerai. Imposants.

Je reconnaissais le champ lexical de la colonisation, de la possession, de la conquête.

Cassandra : Un seul geste. Drapeau rouge. Bon poings.

Je reconnaissais le champ lexical de la guerre, de la violence.

Seb : Ce sont les mots de la chanson ! Cette chanson, c’est l’histoire d’un mec violent, une espèce de mâle alpha dominateur, qui considère sa meuf comme un objet d’asservissement ! Et il utilise le champ lexical de la guerre et de la colonisation pour parler de la manière dont il s’approprie son corps !

Cassandra : En êtes-vous sûr, Seb Little ? Êtes-vous sûr que c’est ça, l’histoire de cette chanson ? « L’histoire d’un mec violent » ?

La musique du refrain retentit alors dans toute la salle.

La cité des mâles veille sur le Quartier des Lunes.
Elles veulent y faire leur place et doivent y laisser quelques plumes
De peines, de vaines, tenaces, elles brillent d’audace.
S’enflamme, un flegme, qui brule. Si belles.
Bien plus qu’au Soleil.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Cassandra : Les fantasmes, les comportements, le pouvoir, la place de cet homme… Pensez-vous qu’il est tout seul à les avoir dans la Cité des Mâles ? Les obligations, les blessures, l’impuissance, la place de cette femme. Pensez-vous qu’elle est toute seule à les avoir dans le Quartier des Lunes ? Vous êtes-vous demandé pourquoi ce « mâle alpha dominateur », comme vous dites, ne s’adresse plus à la première personne, dans le refrain ? Vous êtes-vous demandé pourquoi ne s’adresse-t-il plus à cette femme mais évoque-t-il LES mâles et LES lunes, dans leur pluralité ? Et si ce n’était plus ce personnage qui s’adressait à nous ? Et si Eddy de Pretto cessait d’endosser son déguisement le temps de ce refrain, le temps de nous expliquer la raison pour laquelle nous sommes ici ? Je ne crois pas que cette chanson raconte l’histoire d’un mec. Ni l’histoire d’une meuf.

Je pris l’allocution de Cassandra en pleine face. Depuis le début de cette visite impromptue, c’était presque devenu une habitude de me heurter à la puissance des mots.

Seb : Je suppose que la suite de l’enquête va m’éclairer sur le réel sens de cette chanson ?

Cassandra : Vous supposez bien.

Gageons que l’allée pour laquelle nous quittions le théâtre allait nous offrir la surprise d’une architecture imprévisible. Ce ne fut pas le cas. Passée la boutique Lune-Hiver dont je ne cherchai même pas à comprendre si elle vendait des chaussures de ski arrangés en quart de lunes ou des télescopes conçus uniquement pour observer l’astre de la Nuit, les deux traditionnels murs se regardaient dans le blanc des yeux, ou plutôt… dans le blanc des inscriptions.

Seb : Prête ?

Cassandra : Prête.

Seb : …

Seb : Vous devez demander « Prêt ? Â», là.

Cassandra : De quoi ? Ah oui, pardon ! Prêt ?

Seb : Prêt.

Cassandra : Non mais on peut la refaire, là ? J’étais pas concentrée.

Seb : Si vous voulez. Prête ?

Cassandra : Prête.

Seb : Non mais vous savez quoi ? C’est nul de faire ça, en fait. Contentons-nous de lire.

Cassandra : Ah mais c’est pour lire les paroles que vous me demandiez si j’étais prête ?

Seb : Ben oui, évidemment ! Pourquoi d’autre je vous demanderais un truc pareil ?

Cassandra : Non mais je sais pas, depuis quand on se demande si on est prêts avant de commencer la lecture ? Qu’est-ce que c’est que cette nouveauté ?

Seb : Bon, c’est bien, on vient pas du tout de perdre la moitié de mon auditoire, avec ces conneries…

Cassandra : Ah, mince. Plus que deux personnes écoutent, du coup ?

Seb : Bon. Mur de gauche ?

Cassandra : Mur de gauche.

J’épuiserai ta flamme pour remplir mes mains,
Du nerf de la guerre et comme un grand malin.
Moi je jouerai aux dames, moi je ferai conquête,
Sans trop que je tarde, juste un poil malhonnête.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : Décidément, il prend encore son rapport avec elle pour un jeu, quand il parle de jouer aux dames…

Cassandra : Il la prend littéralement pour un pion du jeu de dame, en prenant le contrôle pour se jouer d’elle.

Seb : Mais elle devrait pouvoir refuser de jouer à son jeu, si elle n’en a pas envie !

Cassandra : Si seulement c’était si simple. Bienvenue à la Cité des Mâles, Seb Little, cité patriarcale, où la domination et l’absence de consentement sont érotisées, gamifiées, où la première règle du jeu est la supériorité masculine et l’infériorité féminine, et où enfreindre cette même règle serait considéré comme une infraction aux sanctions les plus lourdes.

Seb : Du coup, quand il lui fait savoir qu’il épuisera sa flamme, si on s’en tient au sens de l’expression « ranimer la flamme Â»â€¦ c’est le contraire. Elle n’aura plus aucun sentiment amoureux. Il l’épuisera pour remplir ses mains du nerf de la guerre, pour l’argent. Elle doit s’occuper des tâches domestiques, de l’éducation des enfants, et pendant ce temps-là, tout ce qui compte pour lui, c’est la grosse moula.

Cassandra : C’est bien résumé. Être soumise, se plier aux règles du jeu, ce n’est pas être passive. C’est jouer aussi, sous la contrainte, jusqu’à épuisement.

Seb : Alors il la tue à la tâche… littéralement, aussi ?

Cassandra : À nouveau, vous le découvrirez, Seb Little.

Le meilleur moyen de le découvrir était de me retourner pour comprendre la suite du texte. Et par « la suite du texte Â», j’entendais désormais « le fonctionnement de notre monde Â». Cassandra avait raison. Cette chanson n’était pas la simple histoire d’un homme violentant sa femme. Ce quartier n’était pas une simple fantaisie vouant un culte au satellite de la Terre. Ce qu’on accomplissait-là n’était pas qu’une simple goutte d’eau dans l’océan. Bon, j’en fais peut-être un poil trop, là. Mais cette quête de la compréhension de Quartier des Lunes Eddy de Pretto devenait pour moi aussi… un jeu. Alors, un doute m’assaillit.

Cassandra : De manière générale, vous voulez dire ?

Seb : Non, en ce moment. Est-ce que vous vous amusez, à me faire comprendre, à me voir comprendre ?

Cassandra : Si je ne m’amusais pas quelque peu, croyez-moi que j’aurais mis fin à notre petite ballade depuis un moment.

Alors, tout allait bien.

Tu seras sans fringues et bien à ma guise,
Je t’habillerai de rien, juste de poignes possessives
Ils le verront bien qu’la Terre est déjà prise
Ils verront mon flingue, oui mieux que ma main mise

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : Rien ne va bien, là.

Cassandra : C’est clairement la partie la plus violente du texte.

Seb : Il a le contrôle, et lui impose tout. Il lui impose d’être nue, lui impose ses gestes… Rien de tout ça n’est consenti…

Cassandra : Et en comparant sa peau à la Terre, en s’appropriant son corps tel un territoire en sa possession, il poursuit la métaphore filée de la colonisation.

Seb : Et qui dit colonisation, dit utilisation de la force. Il parle carrément de poignes possessives.

Cassandra : C’est une métalepse.

Seb : Évidemment que c’est une métalepse !

Cassandra : Vous avez aucune idée de ce que ça veut dire, c’est ça ?

Seb : Boah… aucune idée euh…

Cassandra : Vous avez une idée de ce que ça veut dire ?

Seb : Ah bah non, euh… tout de suite !

Cassandra : C’est une figure de style qui substitue la cause, donc en l’occurrence la force avec laquelle il l’empoigne, pour la conséquence, c’est-à-dire des bleus, des marques. Des marques de son territoire, indélébiles.

Seb : C’est horrible.

Cassandra : Oui.

Seb : Et comme si ça ne suffisait pas, il parle carrément de… son flingue.

Cassandra : Pourtant, il n’en a pas besoin. Paralysée par la peur, sa victime ne se débattra pas.

J’avais moi-même peur. Peur de cet homme et de son emprise. Peur de cet homme qui a conscience de son pouvoir, de sa force, mais qui choisit de l’utiliser sans retenue pour satisfaire ses désirs. Peur pour cette femme dont on n’entend à aucun moment la parole dans la chanson. Peur pour cette femme dont on ne peut qu’imaginer l’impuissance et les conséquences sur sa santé physique et mentale. Mais en réalité… j’avais également peur… de moi-même. Quelle place avais-je à la Cité des Mâles ? Que pouvais-je faire pour me désolidariser du comportement de cet homme ? C’est avec ces pensées en tête que je suivais Cassandra dans une allée qui, bizarrement, n’avait pas l’air de ressembler aux autres.

La nuit constellée d’étoiles la bordait, si bien qu’elle s’apparentait à un passage… dans la galaxie elle-même. Il n’y avait ni habitations, ni commerces, ni rien d’autre que l’ombre géante nous enveloppant. C’était irréel. Plus surprenant encore, il ne semblait y avoir aucune lune. Nul doute que nous nous étions engagé·es dans ce qui allait être le moment le plus fascinant, le plus troublant de ce parcours.

Cassandra : Non bon là, je ne sais pas ce que j’ai fait, je me suis paumée. Aucune idée d’où nous sommes.

Seb : Quoi ?!

Cassandra : Oui, bah ça va, ça vous arrive jamais ?

Seb : Mais pourquoi cet endroit est si étrange ? On est toujours au Quartier des Lunes, au moins ?

Cassandra : Donc pour comprendre un texte qui met en lumière les critères sociétaux définissant ce que signifie être un homme ou une femme, vous êtes au taquet, mais pour comprendre que je sais pas où on est, je dois vous faire une soutenance avec un PowerPoint ?

Seb : Ah bah je vous avoue que ça m’éclairerait, parce que j’ai effectivement du mal à comprendre comment quelqu’un qui semble obtenir des informations provenant directement de Monsieur Courcelle auxquelles j’ai même pas accès, et qui arrive à se repérer sans faute dans ce carnaval des lunes, puisse me sortir ça d’un seul coup ! D’ailleurs je ne comprends toujours pas. Si les lunes sont censées représenter les femmes, pourquoi les ont-ils toutes rassemblées dans ce petit quartier au milieu de la cité ? Je veux dire, avec une bonne répartition des lunes dans cette ville aussi ensoleillée, l’harmonie entre la Lune et le Soleil aurait été parfaite, d’autant que la proportion d’hommes et de femmes étant à peu près égale en France, symboliquement, ça aurait été bien plus cohérent.

Cassandra : En fait, finalement, j’en viens à me demander si vous arrivez vraiment à comprendre le sens de cette chanson. La réponse à votre question est dans l’appellation de cette cité, Seb Little. La Cite des Mâles veille sur le Quartier des Lunes. Symboliquement, c’est cohérent. Les lunes ont été mises toutes ensembles dans un petit quartier, insignifiant par rapport à la grandeur de la ville, pour exacerber cette dimension de domination masculine. Son architecture ne se calque pas sur un idéal. Elle est à l’image de notre société.

Alors que nous avancions dans cette voie vertigineuse, la peur du vide s’empara de moi. Quand la peur du vide nous empare, le mieux est de regarder où nous mettons les pieds. Je repérai alors que la route était en fait pavée de minuscules croissants de lunes, chacun tourné sous un angle différent. J’en déduisis que nous étions donc toujours dans le quartier, mais… pas de dîner aux chandelles de murs à l’horizon. Ma tête commençait à tourner, lorsque nous fîmes face … à un cul-de-sac. Ce chemin ne menait donc pas vers le néant, mais vers une impasse. Devant nous se tenait un grand tableau avec une photo, que j’identifiai aussitôt. On pouvait deviner la fierté de Buzz Aldrin dans sa tenue d’astronaute, debout sur la surface de celle qui nous éclairait de toute part depuis désormais plusieurs heures. À ses côtés était planté le célèbre drapeau américain.

Seb : Un petit pas pour l’Homme, un grand pas pour l’humanité !

Cassandra : Vous ne le voyez pas, mais je viens de rouler des yeux derrière mes lunettes de soleil.

Seb : Bon, euh… On fait demi-tour ? On se casse ?

Cassandra : Alors qu’il fit le premier pas sur la Lune, il la marqua aussitôt de son emprunte en y plantant son drapeau rouge. Chacun de ses pas, lourd, lent, venait appuyer sur ses cratères pénétrés d’Histoire, comme pour appuyer sur chacune des profondes blessures ancrées en elle. Peu à peu, le colon qui sommeillait en lui se réveilla. Sur la Lune, il se sentait conquérant parmi les conquérants. Elle, pourtant, était magnifique. D’aucuns mettront en cause les pas écrasants de cet homme, or son éclat n’avait cessé et ne cessera de briller sans, de par sa force essentielle.

Seb : D’accord, mais du coup on se casse ou pas ?

Cassandra : L’ignorance est la nuit de l’esprit et une nuit sans Lune ni esprit.

Seb : Wow…

Cassandra : Non mais celle-là je l’ai rajouté pour conclure par une citation un peu stylée qui colle à mon personnage énigmatique aux voies impénétrables, mais il y a de grandes chances qu’elle n’ait aucun sens dans le contexte. Allez, on se casse.

Seb : Attendez !

À mesure que j’observais le tableau de la Mission Apollo, quelque chose m’intriguait. Je m’approchai du cliché historique puis me risquai à le tâter, pour savoir si mon intuition était la bonne.

Seb : Ce tableau. Regardez sa forme, Cassandra. J’ai l’impression que c’est une porte. Mais je ne vois pas la poignée. Décidément, c’est une tradition locale de paumer la moitié de ses poignées quand on est une porte, ici…

Cassandra : Bah quoi ? Y’en a qui ont perdu la moitié de leur auditoire, d’autres c’est la moitié de leurs poignées. Chacun son trip. En vrai, elle tombe bien cette porte, je n’avais pas spécialement envie de retraverser l’allée du cosmos, là.

Cassandra donna un coup de pied imprévisible au beau milieu de la photo, forçant la porte à s’ouvrir et nous dévoiler un paysage, certes très attendu, mais aussi très rassurant. Une nouvelle rue nous attendait sagement, animée de ses légendaires lunes de toutes sortes et de son non moins légendaire couple de murs. Pas de chance, aucune parole ni citation n’y figurait. Je me demandais comment nous allions faire pour retrouver notre chemin dans ce labyrinthe, surtout si ma coéquipière avait elle-même finit par s’y perdre alors qu’elle semblait le connaître comme sa poche.

Cassandra : Les deux murs vides ! C’est bon, je vois où nous sommes. On va prendre à gauche, puis à gauche mais pas complètement, du coup deux fois à gauche dont une pas complètement, puis ensuite à droite, après on emprunte le petit chemin où il y a la maison avec le potager qui fait pousser que des patates en forme de lunes et où l’album Dark side of the Moon de Pink Floyd tourne en boucle, on la contourne et on arrivera dans la rue où est écrite la suite des paroles.

À moins que vous vous êtes endormi·e pendant cette piste et que vous venez de vous réveiller, j’aurais du mal à vous surprendre si je vous disais que Cassandra et moi prirent à gauche, puis à gauche mais pas complètement, du coup deux fois à gauche dont une pas complètement, puis ensuite à droite, empruntèrent le petit chemin où il y a la maison avec le potager qui fait pousser que des patates en forme de lunes et où l’album Dark side of the Moon de Pink Floyd tourne en boucle, la contournèrent puis arrivèrent dans la rue où était écrite la suite des paroles. Tous deux face au mur, nous commencions notre habituelle séance de lecture et d’écoute.

Je me chargerai aussi, que tu n’aies plus de choix,
T’étalera ainsi tout un tas de loi,
Que tu repasseras sans te commander,
Car il n’y a que toi qui sais bien les plier.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Il est des actes si graves, si conséquents, si épouvantables et connus de tous, sur lesquels certains décident pourtant de fermer les yeux pour éviter d’en parler, ou d’autres encore d’en rire pour ne jamais avoir à les considérer sérieusement. Le viol en fait partie. Aussi, lorsque me vint à l’esprit la dernière phrase précédent cette lecture « Ils verront mon flingue, oui mieux que ma main mise », que je la confrontai avec la phrase ouvrant cette présente lecture « Je me chargerai aussi, que tu n’aies plus de choix », et que je me surpris à penser que cet emploi des mots « flingue » et « charger » ne désignait peut-être pas l’arme à feu mais l’entrejambe de cet homme et de ce qu’il était capable de faire avec, je perdis mes mots dans un profond mélange de malaise et de dégoût. Je tournai la tête vers Cassandra, qui me regarda… puis rompu le silence.

Cassandra : Cette fois-ci, il utilise la métaphore du linge, en parlant de repassage, d’étalage et de pliage, pour parler des lois qu’il lui impose, et auxquelles elle se soumet sans qu’il ait besoin de la commander. Car… tout comme il lui impose de force des tâches domestiques, il lui impose de force… du sexe. Beaucoup d’hommes ont encore du mal à concevoir que le sexe puisse être une violence, car cette conception touche aux fondements même de leur domination. Si celui de la chanson n’a pas peur de commettre des violences sexuelles envers cette femme, c’est parce que c’est lui qui la fait, la loi. C’est parce qu’il sait qu’il ne sera pas puni. C’est parce qu’il est convaincu que son désir est plus important que celui de sa victime. Tout ça, en tant qu’homme, il l’a assimilé, l’a intégré, et ne l’a probablement jamais questionné. À présent, Seb Little, je vous propose qu’on lise et qu’on écoute directement la suite.

J’acceptai évidemment sa proposition, alors nous poursuivions en lisant ces vers :

Puis j’te caresserai, comme pour t’apaiser,
T’imposerai des chutes, pour pas t’révolter,
Te bloquerai la nuque, sans que tu révulses
Et je serai doux, pute. Je serai fou.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : Là il y carrément une confrontation entre les mots du champ lexical de la douceur, comme « caresserai », « apaiser » et ceux du champ lexical de la souffrance, comme « des chutes », « bloquerai la nuque », « révolter »…

Cassandra : Oui, avec l’apothéose à la fin où le mot « doux » vient se coller au mot « pute Â», qu’il utilise évidemment comme une insulte.

Seb : Donc il lui impose des gestes et des caresses, non seulement pour que le rapport sexuel se déroule à sa manière, mais aussi pour tenter de l’apaiser ?

Cassandra : L’agresseur ne va pas prendre uniquement le contrôle sur le corps de la victime, il va également vouloir contrôler son état. Il ne faut surtout pas qu’elle s’énerve, ou qu’elle se débatte, alors il va se montrer doux, comme pour tenter d’excuser toutes les violences physiques et sexuelles qu’il a commis envers elle.

Seb : Il va se montrer doux mais lui dit explicitement qu’il sera « fou »…

Cassandra : Oui, « fou d’elle », si on peut dire, mais croyez-moi qu’il se trompe, il ne sera pas fou. Associer son comportement à la folie, c’est véhiculer la plus fausse des idées que l’on se fait sur les agresseurs. Dire de lui-même qu’il sera fou, c’est une manière pour lui de se déresponsabiliser de ses actes, qui sont bien au contraire on ne peut plus rationnels et accomplis avec la pleine conscience que même en agissant ainsi, sa propre vie ne sera jamais détruite.

Seb : Justement, j’espère qu’elle finira pas porter plainte dans la suite de la chanson… Mais j’imagine aussi que si elle ne le fait pas, c’est parce qu’elle aurait été manipulé, et ne se rendra pas compte de ce qu’il se passe…

Cassandra : Ou bien elle s’en rendra compte mais n’aura pas d’autre choix que de se contraindre à le pardonner et rester dans une relation avec lui, car elle aura encore plus peur de ce qu’il pourrait se passer si elle porte plainte, et lui aura peu de chance d’être condamné. Lui imposer des « chutes » peut aussi s’entendre « chut . En quelque sorte, il lui impose de se taire.

Seb : Une fois de plus, c’est horrible ! Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour ne plus être tolérer ces comportements ? Pour ne plus les encourager ? Pour faire en sorte qu’ils ne se reproduisent plus ?

Cassandra, inspirant longuement : Seb Little, je crois que vous venez de poser précisément les questions auxquelles nous ne devrions jamais cesser d’apporter la réponse.

Seb : Quelle est cette réponse ?

Cassandra : L’éducation.

La marche jusqu’au théâtre du Quartier des Lunes fut silencieuse. Que mes pensées allaient vers des questionnements sur les relations amoureuses, vers les soigneux efforts qu’avait dû faire Eddy de Pretto pour écrire cette chanson, ou vers toutes les émotions qui m’avaient traversé depuis notre entrée dans la Cité des Mâles, un seul mot revenait à chaque fois : éprouvant. Pourtant, je n’étais pas au bout de mes peines.

La cage de verre tenait toujours son rôle de gardienne de la scène avec grandeur, mais de nouveaux mots, ou groupes de mots, du même rouge vif que leurs camarades, papillonnaient à l’intérieur. Des guerriers et violents « Nerf de la guerre Â», « Poignes possessives Â», « Mon flingue Â», « Chargerai Â», « Commander Â», « Chutes Â», « Révolter Â», « Te bloquerai la nuque Â», « Révulses Â», « Pute Â», aux conquérants et possessifs « Ferai conquête Â», « A ma guise Â», « La terre est déjà prise Â», « Ma main mise Â», tous s’entrecroisaient. J’attendais hâtivement que le débit du refrain vienne cogner les murs du théâtre à en faire valser les chaises, et, en deux temps trois mouvements, telle une réponse amicale à mon impatience, la musique se fit entendre.

Fais un bond en arrière,
Puis deux bonds en avant,
Regarde ton partenaire,
Dans les yeux gentiment,
Paroles de lapinou,
D’Paris à Tombouctou,
Qui est-ce qui guérit tout ?
C’est Titou !

Titou Le Lapinou, Le Titou

Seb : …Qu’est-ce que c’est que cette merde ?

Cassandra : C’est vrai que c’est pas exactement ce qui était prévu, mais c’est pas si mal, en vrai !

Seb : Pas si mal ? On revient à Eddy de Pretto ou vous voulez qu’on aille remplacer les lunes du quartier une par une par des petits lapins ?

Cassandra : Moi j’étais plutôt partie pour travailler la chorégraphie ! Hey, si on se synchronise et tout, on pourrait peut-être même proposer un petit duo sympa !

Voix du théâtre : Votre attention, s’il vous plaît. Oui, j’ai toujours rêvé de dire « votre attention, s’il vous plaît Â». Qui n’a jamais rêvée de faire jaillir l’employée modèle de la SNCF qui bouillonne en elle ? Monsieur Courc… euh… la personne chargée de diffuser la musique du refrain dans le théâtre au moment opportun et dont je dois taire le nom mais dont tout le monde a très bien compris de qui il s’agit car il n’y a pas non plus quarante-six mille personnes dans ce podcast dont le nom commence par « Monsieur Courc… Â», m’annonce qu’il s’est emmêlé les pinc’duc dans ses fichiers. Bon, il est en train de me dire qu’il ne l’a pas dit exactement comme ça, mais peut-être n’a-t-il pas pris en considération le fait que je suis de ces voix off dissidente ayant du mal avec l’autorité établie et une tendance prononcée à faire du compost avec les ordres qu’on lui donne. Monsieur Courgette… enfin Monsieur Machin s’excuse pour la gêne occasionnée. Ouais non, je vais peut-être pas dire ça, par contre. Je veux bien qu’on s’amuse deux secondes avec le délire de la gare routière, mais j’ai une dignité, quand même. Donc Truc’celle s’excuse et vous balance le bon refrain « subito presto Â», j’ai envie de dire – et non pas « subito de Pretto », ahahah ! Ok, manifestement je n’ai pas encore su trouver mon public, mais je ne désespère pas d’être un jour reconnue comme la plénipotentiaire de l’humour. Je vous remercie, paix à vous et à tous les vôtres.

La cité des mâles veille sur le quartier des lunes,
Elles veulent y faire leur place et doivent y bouffer du bitume,
De peines, de vaines, tenaces, elles brillent d’audace.
S’enflamme, un flegme, qui brûle. Si belles.
Bien plus qu’au Soleil.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : Les paroles deviennent plus claires que le plus clair des clairs de Lunes ! Cette Cité des Mâles, et non « du mâle Â», est imposante, et domine le Quartier des Lunes, et non « de lune Â», le quartier des femmes, qui doivent se battre pour y trouver leur place, quoi doivent « y bouffer du bitume Â», une manière de dire que la route est longue, laborieuse et difficile pour accéder à l’égalité avec les hommes.

Cassandra : Et cette égalité entre les femmes et les hommes, vous savez par quoi elle devra se traduire ?

Seb : Non ?

Cassandra : Par la fin de la Cité des Mâles telle qu’elle est organisée aujourd’hui. C’est ce que j’ai essayé de vous faire comprendre à travers ce parcours initiatique, Seb Little. Cette histoire n’est pas celle d’un homme violent qui bat sa femme, c’est un zoom sur toutes les inégalités dans les rapports de genre, c’est une interrogation sur votre propre place, sur la mienne, et sur celle de toutes les personnes qui sont en train de nous écouter. La Cité des Mâles qui veille sur le Quartier des Lunes, c’est l’allégorie parfaite du système patriarcal qui régit notre propre société.

À ce stade de votre écoute, il est probable que vous vous dites que si la force de la chanson d’Eddy de Pretto repose sur le fait qu’elle possède plusieurs grilles de lecture, il est en revanche formel que celle de cette piste n’est définitivement rien d’autre que l’histoire d’un mec et d’une meuf ne faisant que tournicoter dans des rues sans variation ou presque, des allées et venues dans un théâtre lunatique, qualificatif se rajoutant par ailleurs à la liste interminable de toutes les fois où le mot « lune Â» ou l’un des membres de sa famille a été prononcé depuis le début, et que vous commenciez à vous demander si les événements qui vont suivre vont détonner de ceux qui ont précédé. Auquel cas, il est important que je vous avertisse que non seulement Cassandra et moi allions nous accorder pas moins de trois nouvelles pauses sandwiches entre un deux murs, dont un que nous avions déjà vu auparavant, mais encore que quarante mots de la même famille que « lune Â» – ou le mot lui-même – allaient être dits dans la suite de cette piste, incluant celui prononcé à l’instant.

Ellipse – Interlude musical

Seb : Elle vend quoi, cette boutique ?

Cassandra : Des calendriers lunaires, des crèmes lunaires, les albums de Tintin Objectif Lune et On a marché sur la Lune, le jeu Pokémon Ultra-Lune, des pâtes alimentaires alphabet mais contenant juste les lettres L, U, N, E, et des agrafeuses.

Seb : Ah oui, avec des agrafes courbées comme des quartiers de lunes ?

Cassandra : Non, non, des agrafeuses normales.

Seb : Oh !

Cassandra : Non bah non, évidemment, avec des agrafes courbées comme des quartiers de lunes. Même qu’elles savent agrafer des roches lunaires ! Ne me demandez pas à quoi ça sert, en revanche. Bon, nous arrivons au double mur du dernier couplet. Vous allez enfin connaître l’issue de la chanson. On y va ?

Seb : On y va.

Cassandra : Alors, retournez-vous. Ça, c’est le mur d’après. On commence par celui de derrière.

Seb : Ah mince ! Allez, cette fois-ci, on y va !

Cassandra : Nan mais retournez-vous encore, je déconnais. C’était bien le bon mur.

Seb : Dites, je me demandais : on peut freiner sur les vannes pourries ou pas ?

Cassandra : Lisez, au lieu de bavasser.

Quoi, n’as-tu plus besoin de mon torse ?
Quoi, n’as-tu plus besoin de moi ?
Lorsque dans la rue tu seras seule sans escorte,
Dis-moi comment vas-tu faire sans écorce ?

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : Belle anaphore !

Cassandra : Oh ? Vous savez ce que c’est qu’une anaphore ?

Seb : Mais oui ! Mais oui ! J’ai pas du tout tenté de dire une figure de style random pour pas trop passer pour un couillon, d’abord parce que c’est pas mon genre, et puis euh…

Cassandra : Eh ben félicitations, la répétition de « Quoi, n’as-tu plus besoin de Â», c’est bien une anaphore.

Seb : Alors ça y’est, elle… elle s’éloigne de lui ? Même qu’il s’étonne qu’elle puisse être indépendante de lui, comme si imaginer qu’elle puisse vivre seule lui était inconcevable. Il se prend pour une « escorte Â», donc une sorte de garde du corps, une « écorce Â», donc une sorte de protection.

Cassandra : Absolument, vous noterez son aplomb de prétendre qu’elle serait plus en sécurité avec lui que sans. Bon, nous nous apprêtons à pivoter une ultime fois, Seb Little.

Nous y étions. La dernière partie du dernier couplet de la chanson. Le dénouement. La santé, la vie de cette femme était en jeu. Avec grande fébrilité, je me retournais devant ce que je croyais être le dernier mur aux inscriptions blanches du Quartier des Lunes que nous n’avions encore lu, et indiquais d’un mouvement de tête à ma coéquipière que j’étais prêt. Nous posions alors les yeux sur les premiers des derniers mots.

Quoi, n’as-tu plus besoin de conseils ?
Quoi, n’as-tu plus besoin de mes règles ?
Entends, mais fort, je t’aime et te surveille,
Tu verras comme dehors c’est sans soleil.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

Seb : L’anaphore du « Quoi, n’as-tu plus besoin…  Â» se poursuit, et puis… et puis elle s’en sort ! Il finit seul, ce con ! SEUL !

Cassandra : Certes, mais voyez-vous, ce n’est pas sans risque. En guise d’un véritable happy end, ce « je t’aime fort et te surveille fort Â» me glace le sang. Entre cet avertissement aux fausses allures de bienveillance mais aux vraies allures de menace, et ce refus d’accepter qu’elle puisse dire « non Â» à ses désirs, il se sent légitime à valider son départ, comme si elle lui en avait fait la demande en attente d’une autorisation. Même là-dessus, il sait qu’il aura le contrôle. Son pouvoir ne le quitte pas, contrairement à elle.

Seb : Et puis, au regard de la société, il sait qu’en faisant ça il sera tout simplement vu comme dans son rôle « normal Â» d’homme amoureux et protecteur… Et, sur la dernière phrase, il se prend pour le Soleil qui illumine sa vie. Sans lui, le temps serait forcément mauvais.

Cassandra : C’est ça. En somme, je ne vois pas ce dernier couplet comme une morale, ni consensuelle, ni optimiste, ni même comme une fin en soi, mais plutôt comme la continuité d’un propos visant depuis le début de sa chanson à déconstruire et nous questionner sur nos conceptions de la féminité et de la masculinité.

Seb : Bien, alors la chanson s’arrête là, Cassandra ?

Cassandra : Pas tout à fait. Elle se clôt par le refrain.

Seb : Oh, donc j’imagine que nous allons retourner au théâtre une dernière fois ?

Cassandra : Oui, mais si vous le permettez, en chemin j’aimerais m’arrêter devant le dernier mur que je souhaitais vous faire lire aujourd’hui. Vous venez ?

Si je venais ? La question ne se posait pas. Si vous trouvez votre vie insuffisamment riche en suspense, je vous conseille de mener une enquête avec Cassandra. Je ne sais pas si c’était dû au soulagement d’avoir enfin eu le fin mot de l’histoire de la chanson ou à la satisfaction de poursuivre cette aventure avec elle, mais une chose était sûre : la peur et la fatigue semblaient avoir définitivement laissé place à la curiosité.

Un aquarium grouillant probablement de poissons-lunes en pleine séance d’aquagym sur J’ai demandé à la Lune d’Indochine, et une école plus tard – qui pouvait aussi bien être un hôtel, qui sait ce que signifiait ces neuf lunes ornées circulairement disposées sur sa façade -, nous nous retrouvions, comme nous l’avions été de maintes fois au cours de notre investigation, au pied du mur. Ou le dos au mur. Tout dépend de quel mur nous parlons. Parlons de celui auquel nous faisions face, le seul des deux dévoilant les traditionnelles inscriptions blanches dont j’entamai la lecture.

Seb : « La masculinité, ce n’est qu’une flopée de codes et d’injonctions, ce n’est que le fait de catégoriser des actes. Ça empêche l’ouverture et l’épanouissement d’êtres qui ne demandent qu’à être. Â» Décidément, c’est d’utilité publique de lire Simone de Beauvoir.

Cassandra : C’est pas Simone de Beauvoir.

Seb : Ah bon ? C’est de qui, alors ? Simone Veil ?

Cassandra : Non.

Seb : Simone Signoret ?

Cassandra : Non.

Seb : Simon and Garfunkel ?

Cassandra : Non.

Seb : Ma grande-tante Simone ?

Cassandra : Non mais c’est pas une Simone, en fait !

Seb : Qui, alors ?

Cassandra : Eh bien, il existe un élément qui constitue un indice précieux mettant vraiment la puce à l’oreille, c’est le nom de l’auteur ou de l’autrice écrit juste en-dessous de la citation, vous savez, celui que vous oubliez de lire à chaque fois !

Eddy de Pretto. Cette citation, elle était d’Eddy de Pretto. Cet auteur-compositeur-interprète qui n’aurait certainement jamais cru qu’une virée initiatique allait un jour avoir lieu dans le titre d’une de ses chansons, celle-là même dont nous nous préparions à écouter une dernière fois le refrain, avant que le théâtre ne nous ferme ses portes.

Pourtant, le bâtiment devant lequel Cassandra s’arrêta après m’avoir emmené dans une belle allée descendante, n’était de toute évidence pas le théâtre. Ce local à la devanture peu séduisante, vide de toute enseigne, de toute décoration, de toute couleur, m’était complètement inconnu. Où m’avait-t-elle encore emmené ? Que voulait-elle me montrer ? Une nouvelle citation ? Ou bien s’était-elle encore perdu, mais n’osait pas le dire ? La porte blanche, discrète, qui se présentait devant nous, avait une poignée… accessible, ce qui était peut-être l’événement le plus surprenant de la journée. Cassandra sortit une clé de sa poche puis l’inséra dans la porte. La palme du ridicule était largement remportée par… son porte-clé, dont l’étiquette, habituellement utilisée pour identifier clairement le lieu que la clé permet d’ouvrir et ainsi de la distinguer de ses consœurs, affichait à la place un énième symbole de quartier de lune, si bien qu’il était impossible de savoir à quoi elle servait.

Cassandra ouvrit la porte. Nous entrions alors dans le hall d’accueil de ce qui semblait être un énorme couloir sombre, s’étendant à perte de vue. J’avais signé pour animer un podcast, j’allais apparemment me retrouver à faire de la spéléologie. Ma confiance en Cassandra allait finir par me coûter. Une affiche indiquait d’une flèche rouge la direction à suivre, comme s’il y avait un haut risque de se tromper. Finalement, ce ne fut ni le porte-clé ni la flèche inutile qui eurent raison de moi, mais le propos de cette affiche, qui indiquait ceci : « MOONWALK UNIQUEMENT SVP ». Je ne tenais plus.

Seb : Non. Là, je… je suis désolé, mais non.

Cassandra : Il faut traverser ce couloir…

Seb : En moonwalk SA MÈRE, je sais ! C’est parce qu’il y a « moon » dedans, c’est ça ?

Cassandra : Nous n’avons pas le choix.

Seb : Non mais ça va bien, maintenant ! D’abord on sifflote comme des connards dans le Piton de la Fournaise, ensuite on serpente comme des connards dans la Jungle de la Lune, et maintenant il faut qu’on rampe comme des connards dans des tunnels sans aucune raison ?

Cassandra : Non mais on va pas ramper, le plafond est à deux-mètres au-dessus de nous !

Seb : Ouais non mais là c’est parce que je m’étais mis en tête d’utiliser le champ lexical du serpent pour mes punchlines, je sais pas pourquoi.

Cassandra : Vous avez aussi vachement utilisé le champ lexical du connard, si je peux me permettre.

Seb : Bon allez, moi je veux bien marcher dans vos couloirs des ténèbres, mais je le fais : normalement ! Je commence à en avoir par-dessus la tête de vos parcours du combattant !

La curiosité dont je me réjouissais tantôt avait finalement passé le relais à une envie pressante d’en finir avec les étapes surprises. Je m’engageai d’un pas pressé dans le couloir obscur. En terme de surprise, ce fut immédiat : à peine y posai-je mon pied que tout mon corps ne m’obéit plus. D’abord je me retournai sans aucunement l’avoir voulu, puis soudainement j’avançai d’un pas glissant vers l’arrière, non sollicité. Sans prendre la peine d’enlever ses inséparables lunettes de soleil,  Cassandra m’imita, devenant à son tour la réincarnation parfaite de Michael Jackson.

Seb : Il nous faudrait une torche, non ? On voit rien !

Cassandra : Oui voilà, c’est ça. Une torche. On est manifestement possédé pas une force incontrôlable, on est en 2O2O, on a tous les deux un smartphone qui fait de la lumière, mais pas de problème, partons sur une torche. Vous voulez que je tente d’aller vous chercher un heaume à timbre plat pour vous protéger des méchants gobelins aussi, ou ça va aller ?

La mystérieuse traversée fut bien trop longue à mon goût. Une reprise subite du contrôle de mon corps m’indiqua que nous étions arrivé·es à destination. Le voyage était d’autant plus décevant qu’un tour sur moi-même me laissa découvrir une pièce aussi peu accueillante que le hall d’entrée. Il y avait là un simple escalier menant à ce qui semblait être une trappe au plafond, et, seul sur le mur, un sombre interrupteur s’inscrivant dans la lignée des éléments énigmatiques de ce quartier.

Seb : N’empêche que je vois pas bien l’intérêt d’écrire « MOONWALK UNIQUEMENT SVP Â» si c’est pour que derrière on nous emprunte notre corps comme un caddy de supermarché, là… Et donc ça c’est l’interrupteur qui éclaire le couloir, je suppose ? Ah bah oui, après tout, le mettre à la sortie au lieu de l’entrée, c’est pas très étonnant hein… Ça se prête bien à la grande fête du « grand n’importe quoi sans aucun rapport avec Eddy de Pretto Â» à laquelle vous m’avez invité ! Bon, allez, moi j’allume parce que j’en ai marre… de rien voir !

J’appuyai sur l’interrupteur. Il ne se passa rien.

Cassandra : Attendez, j’essaye aussi.

Elle appuya sur l’interrupteur. Il ne se passa rien.

Cassandra : Bizarre. Je connais cet endroit, Seb Little. Je savais que l’affiche était parfaitement inutile, mais je doute très fortement que ce soit le cas de cet interrupteur, car… c’est la première fois que je le vois. Je vous laisse monter et emprunter la trappe, je vais essayer de comprendre à quoi il sert.

Seb : D’accord, mais si au-dessus de cette trappe m’attend un embarquement dans une fusée pour aller sur la Lune, en mode boss final du quartier, j’y mets pas les pieds, je préfère vous prévenir.

Je pris donc l’escalier seul malgré l’obscurité. À chaque marche, le plafond se rapprochait un peu plus de mon crâne, m’obligeant à me courber progressivement pour éviter de le cogner, me transformant peu à peu à mon tour en un quartier de lune. Arrivé au bout, aussi accroupi que désabusé, je commençai à toucher le plafond avec nonchalance, puis poussai la trappe sans difficulté, divulguant une lumière à laquelle mes rétines n’étaient pas préparées. Aussi, mes yeux se fermèrent quand la voie fut libre, furent complètement fermés lorsque je me relevai doucement, et le restèrent lorsque je sentis de nouveau perdre le contrôle de mon corps. Cette fois, c’était une sensation soudaine de légèreté qui m’envahissait. Je sentais tout mon corps se suspendre et se traîner dans les airs, comme si la gravité avait subitement décidé de s’absenter. J’étais en apesanteur. Pourvu que les secondes soient des heures. Puis, d’un grand coup, la musique tonna dans mes oreilles, et mes yeux s’ouvrirent en grand.

La cité des mâles veille sur le quartier des lunes.
Elles veulent y faire leur place et doivent y laisser quelques plumes…

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

*le refrain de la chanson est joué en boucle en musique de fond*

Je flottais dans une mer rouge de mots, éclaboussé par cette tempête lyrique, ce flot s’agitant au rythme du flow, cette giclée de sang du vocabulaire guerrier et dominateur, où s’étaient joints les nouveaux mots « escortes Â», « règles Â», « fort Â», ou encore « surveille Â», inondant d’autres qui ne semblaient pas être la bienvenue. D’un bleu marin bien trempé que je n’avais encore jamais vu tourbillonner dans ce ring géant qu’était la cage en verre, s’affrontaient dans ce torrent de mots les indésirables « ton sein Â», « ton cou Â», « ta moue Â», « tes cheveux longs Â», « sans fringue Â», « t’habillerai de rien Â». Cette vague décrivant le corps de cette femme, de ces femmes victimes, se renversait sur les mots agresseurs. Tous se percutaient, se cognaient les uns contre les autres, se cognaient contre moi, dans un déluge peinturluré.

Cette rivalité, c’est celle qui s’était lancée dès le début de ce voyage entre les mots de la chanson et les rayons du soleil frappant la voiture. Cette bataille, c’est celle douloureuse et torturée qu’avait été l’écriture de la chanson dont l’impressionnant refrain percutait les parois de la cage en ce moment même. Cette violence, c’est celle exercée par les hommes, qui, chaque jour, abusent, maltraitent, blessent, violent, et tuent. Cette lutte, c’est celle exercée par les femmes qui chaque jour, encaissent les coups, mettent à l’épreuve leur résistance physique et morale, se révoltent, se battent pour obtenir l’égalité. Ce combat…

De peines, de vaines, tenaces, elles brillent d’audace

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

 â€¦c’est celui que mène la Lune…

S’enflamme, un flegme, qui brûle. Si belles.

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

…face…

Bien plus qu’…

Eddy de Pretto, Quartier des lunes

*la musique s’arrête*

La chute. Si forte, si brutale, si douloureuse. Tous les mots, sans aucune exception, chutèrent subitement, marquant le cessez-le feu de cette bataille de lettres, en même temps que pris fin la diffusion de la chanson dont ils composaient les paroles. Allongé par terre au milieu de l’océan inerte de bribes de couplets, les yeux rivés sur la surface de verre touchant presque le plafond, sonné par le choc, je ne parvenais plus à réfléchir.

Cassandra : …au Soleil.

Cette voix triomphante était reconnaissable parmi mille autres. Sans bouger le reste du corps, je déplaçai mes yeux pour regarder en face de moi. Mon regard croisa les jambes que je reconnu comme celles de ma coéquipière.

Seb : J’ai mal, Cassandra…

Cassandra : Je sais. Mais n’est-ce pas un mal nécessaire, Seb Little ? Je ne sais peut-être pas comment s’appelle cette place, mais je sais comment s’appelle son théâtre. Seb Little, bienvenue à la Cité des Mots.

Seb : Des mots, comme les trucs dans le dictionnaire, ou des maux comme les douleurs à la tête ?

Cassandra : À vous de voir. Peut-être que j’ai voulu que pour une fois, ce soit un homme qui bouffe du bitume. Peut-être que j’ai voulu que pour une fois, ce soit un homme qui y laisse quelques plumes. Peut-être que j’ai voulu vous faire sentir que lorsque cesse l’apesanteur dans laquelle il vit, un homme perd le contrôle, se casse la figure, s’écrase, et ressent alors toute la pesanteur qu’il y a sur les épaules d’une femme.

Cassandra me tendit sa main, pour m’aider à me relever. Je l’attrapai, puis la garda dans la sienne. Et, pendant qu’elle tournait la poignée de la porte transparente, je lui demandai :

Seb : Vous le saviez très bien, à quoi servait cet interrupteur, n’est-ce pas ? C’est vous, qui avez mis fin à tout ça.

Elle sauta du rebord de la scène, m’emportant avec elle.

Cassandra : Allez savoir, Seb Little. Allez savoir.

Nos pieds se posèrent sur le sol, et nos mains se lâchèrent.

Cassandra : Qui voit ses veines voit ses peines. Chaque jour qui passe, malgré les blessures, nous autres femmes, avançons, existons, rayonnons, mettons le feu, brillons. Par nous-mêmes, bien plus que dans l’ombre d’un homme.

Seb : « Bien plus qu’au Soleil. »

Cassandra : Si on dit que la Lune est le rêve du Soleil, alors…

Seb : …alors un jour…

Cassandra : Non mais c’est moi qui parle là.

Seb : Ah, d’accord.

Cassandra : Si on dit que la Lune est le rêve du Soleil, alors il n’est plus temps pour lui de la considérer comme telle, mais comme ce qu’elle est vraiment : une pleine réalité. Tous les soleils sont des hommes voulant faire de l’ombre aux lunes. Toutes les lunes sont…

Inès : Des putes.

Cassandra : Pardon ?

La voix qui avait coupé Cassandra dans son discours de clôture venait du fond de la salle. Devant la porte d’entrée se tenait un duo de femmes dont les vêtements voulaient à tout prix nous rappeler où nous étions, à croire que ce devait être monnaie courante de l’oublier. La dame qui avait de longs cheveux rouges était habillée d’une tenue blanche ayant pour motif une multitude de demi-lunes manifestement dessinées à la main. Celle qui l’accompagnait arborait sur son haut bleu nuit, assorti à la couleur de ses lèvres, le slogan « I LOVE MOON Â», le mot « love Â» habilement représenté par un cÅ“ur rose bonbon. Elles s’avancèrent toutes les deux vers nous, et la dame en bleu nous tendit la main.

Ambre : Je suis Ambre, et voici Inès.

Inès : Bah pourquoi tu dis ça, toi ?

Ambre : Bah je sais pas, on se présente, non ?

Inès : Okaaaaay… Non mais SOYONS POLIES ! BAH OUAIS ! ALLEZ ! MESSIEURS DAMES ! MES RESPECTS ! ECHANGES DE FORMULES ENTRE INTERLOCUTEURS VENANT DE SE RENCONTRER, ET TOUT !

Seb : Eh bien je suis Seb et voici Cass…

Inès, baillant : Chiaaant !

Cassandra : Pardon, bonsoir, mais sans vouloir paraître inconvenante, vous m’avez un peu coupé dans mon épilogue, donc si je pouvais reprendre… J’en étais à « Toutes les lunes sont… Â»

Inès : Des putes !

Cassandra : Bon bah ça va peut-être aller ?

Ambre : Non mais Inès, que toutes les lunes soient des putes, c’est une chose, mais ce que tu oublies de dire à ces gens c’est que toutes les lunes sont des personnes appartenant en partie certaine à la gente féminine, ne portant pas nécessairement toutes une sorte de papier peint avec des lunes dégueulasses en guise de fringues, et se livrant en tant qu’être animés le corps qui les composent aux réjouissances sexuelles de tout à chacun dans un cadre professionnel contre le moyen de change de notre société permettant de subvenir à nos besoins, que l’on appelle plus rarement « l’argent Â».

Inès : C’est pareil, Ambre. Ce que tu viens de dire et les putes, c’est pareil.

Seb : Mais euh… est-ce qu’on peut savoir pourquoi vous dites ça ?

Inès : Wow. Mais WOW ! JE RÊVE ! AM I DREAMING, EVERYBODY ? IL NOUS DEMANDE S’IL PEUT SAVOIR POURQUOI ON DIT ÇA ? Ahah ! Écoute, mon p’tit cucul, je vais pas chercher midi dans une botte de foin, tu sais ce que je vais faire ? Je vais t’expliquer POURQUOI on dit ça.

Seb : Chanmé.

Ambre, chantant (faux) : 🎵 Depuis le début de la journée on vous a laissé enquêté sur la chanson Quartier des Lunes d’Eddy de Pretto, mais on voulait voir si vous arriviez à trouver l’ultime signification de ses mooots ! 🎵 

Inès : J’adore ! J’ADORE ! C’est groovy, c’est fort, y’a du beau timbre, y’a tout, ma belle ! Y’a TOUT !

Ambre : Merci beaucoup !

Inès : En revanche, on n’est pas aux auditions à l’aveugle là, donc tu me fous ta chanson merdique en l’air et t’arrêtes de faire pitié. Okay, question pour un champion : à votre avis, que signifie « bouffer du bitume Â» dans un registre ancien ?

Seb : Je sais pas, « traverser de rudes épreuves Â» ?

Ambre : C’est marrant, parce que vous commencez votre phrase par « Je sais pas Â», mais vous tentez quand même quelque chose, comme si le fait de dire « je ne sais pas Â» et de s’arrêter là n’était pas autorisé, alors que savoir qu’on ne sait pas est un savoir qui devrait se savoir quand sachant ça on sait que…

Inès : SE PROSTITUER !  « Bouffer du bitume Â», ça veut dire : « se prostituer Â». Okay, qwechtieune pour one champieune : si je vous dis « tailler une plume Â»,  expression datant de la première moitié du XXème siècle chez les prostituées, vous me dites, j’écoute ?

Cassandra : Tailler une pipe, je suppose ?

Inès : Cor-rect !

Ambre : Banque.

Inès : Hein ?

Ambre : Ah non mais c’est quand t’as dit « correct Â», pendant un moment j’ai cru qu’on jouait au Maillon Faible et que t’étais Laurence Boccolini, je me suis fourvoyée, au temps pour moi.

Inès : DONC ! Quand Eddy de Pretouille dit que les lunes doivent bouffer du bitume et y laisser quelques plumes, ce ne sont pas des expressions choisies au hasard, dakidok mes poulets ?

Ambre : S’exclama-t-elle dans un large enthousiasme.

Inès : Non, ça c’était pas nécessaire non plus.

Ambre : J’aimerais à présent, et si ça convient à tout le monde car l’une de mes plus grandes valeurs est le respect de son prochain, m’attarder sur la phrase « Elles brillent d’audace, ouvrez les crochets trois points de suspension fermez les crochets, si belles, bien plus qu’au Soleil Â». Les prostituées doivent redoubler d’audace pour se faire une place sur le marché, et quand je dis « se faire une place sur le marché Â», je ne parle pas de s’immiscer joyeusement dans ce rendez-vous merveilleux où nombre de commerçants et commerçantes vous feront un plaisir de vous proposer une large gamme de denrées alimentaires inédites et de qualité occasionnant une rencontre chaleureuse et authentique, mais bien de se faire une place malgré la concurrence. Si elles brillent bien plus qu’au Soleil, c’est pour évoquer l’image de la « belle de nuit Â», vous savez, ce surnom donné aux prostituées car elles travaillent la nuit. Mais qu’est-ce que la nuit si ce n’est la conseillère d’orientation dont nous avons tous et tous rêvé d’avoir un jour ? Elle qui allume les étoiles une à une telle la Lune allumant le Soleil ? Ah, du diable si j’espère un jour que celle-ci vienne me susurrer à l’oreille qu’elle demeurera plus obscure que ne l’est l’ignorance des hommes ! Oh, sainte mère nocturne, fais-de moi le plus heureux de tes papillons…

Inès, soupirant exagérément : Boriiiiing ! Quand je dis BO vous dites RING ! BO ?… Non, personne ? Bien ! À votre avis, pourquoi dans la chanson il dit « tu seras seule sans escorte ? Â» Ça vous évoque quoi, une escorte ? Ah et puis ne me dites pas que ça vous évoque les travailleuses du sexe hein, parce que je vais me fâcher hein !… Nan je plaisante, c’est exactement la réponse que j’attendais, ahah !

Ambre : En somme, la Cité des Mâles veille sur le Quartier des Lunes, ça veut dire…

Inès : Que la Cité des Macs veille sur le Quartier des Putes !

Seb : La Cité des Macs ?

Ambre : Des maquereaux.

Seb : Des maquereaux… vous voulez dire euh, comme le poisson ?

Inès : Mais oui ! C’est ça ! Tout le monde est mariné dans un verre de vin blanc avec persil et citron dans cette ville ! Excellent pour le goût.

Seb : Ah bon ?

Inès : Ok, il est con. Nan mais… il est con ? Vous êtes con ? Cassandra, il est con ? Qui dit qu’il est con ? Moi je vote pour dire qu’il est con, hein.

Ambre : Les maquereaux, ce sont les proxénètes, c’est-à-dire ceux qui organisent la prostitution d’autrui pour en tirer des revenus.

Seb : Aaaahein !

Cassandra : Nan là j’avoue que vous êtes un peu…

Inès : CON ! J’ai bon ou pas ?!

Ambre : Voilà pourquoi l’homme de la chanson dit qu’il remplira ses mains du nerf de la guerre ! Voilà pourquoi il dit qu’il jouera aux dames ! Voilà ce que Touffu garde au troisième étage !

Inès : Et surtout, voilà pourquoi le mec finit son blabla par « Je serai doux, pute Â» ! Parce qu’il s’adresse à une… ? À une… ? Allez, je suis sûr que vous pouvez deviner, marchez pas sur des Å“ufs qui ont froid aux yeux  !

Ambre : Si je peux me permettre de donner un indice, il s’agit d’une pute.

Inès : Mais c’est pas un indice, ça, c’est la réponse ! Come on ! Eddy de Pesto utilise de manière très intelligente le registre de la prostitution pour mettre en évidence les luttes féministes. Ça dépote ou bien ?

Cassandra : Bon, mais vous pouviez pas venir nous raconter tout ça avant mon discours de clôture ?

Seb : Des plombes qu’on fait le tour de la ville pour tout comprendre et vous venez nous dire ça maintenant !

Cassandra : Vous êtes les personnages secondaires qui interviennent à la fin de l’histoire pour surprendre les auditeurs et les auditrices de l’épisode par le biais d’une résolution inattendue, c’est ça ?

Seb : La… piste. Dans Variétoche, on n’appelle pas ça un épisode, on appelle ça une piste. C’est un truc que j’ai trouvé euh…

Inès : ALRIGHT ! C’est pas qu’on s’en bat les reins, mais vous êtes pas les seuls kikis qui se prennent pour l’Inspecteur Colombo mais qui pigent rien à rien aux bails, donc Ambre et moi, on a du pain sur les épaules !

Ambre : Ce que veut dire Inès, c’est que vous avez très bien interprété les paroles et que vous avez fait un travail remarquable. Et Cassandra, vous êtes exceptionnelle. On vient juste ajouter une interprétation supplémentaire à la chanson.

Inès : Choubidoubidoubipouèt ! C’est ce que j’ai envie de dire quand j’ai envie de me casser !

Ni une, ni deux, Ambre et Inès se prirent les mains et reculèrent vers la porte d’entrée en tournant en rond. Au bout de trois tours seulement, elles s’interrompirent, se lâchèrent les mains, puis s’en allèrent normalement. Sans doute avaient elles réalisé en cours de route le caractère ridicule de leur départ. Cassandra me fixa, le regard impénétrable. Elle me demanda alors de la suivre. N’ayant plus à prouver ma compétence en matière de suivi de Cassandra, je la suivis sans un mot hors du Théâtre des Mots, jusqu’au mur où nous fîmes halte. Ce mur nous avait déjà vu auparavant., c’était celui où figurait la citation de Simone de Beauvoir. Je voyais Cassandra la lire si religieusement que l’idée même de la déranger m’apparaissait comme une absurdité. Quelques temps passèrent, puis enfin elle me regarda, me pointant furtivement du doigt, et se retourna aussitôt. Elle s’avança alors vers l’autre mur, celui vierge de toute inscription, sortit de sa poche une craie dont je vous laisserai deviner la forme, puis se mit à écrire, concentrée, inspirée, assurée. Qu’avait-elle à déclarer, pour vouloir l’immortaliser sur le mur s’opposant à celui où étaient gravés les mots d’une immense auteure ?

« Attendu que cet astre tourne autour de la Terre dans l’unique but de signaler sa présence, le Soleil sera couvert par la Lune uniquement lors d’une éclipse solaire totale. Elle, n’a pas besoin de s’agiter pour exister. Elle est là. Elle brille. Dès lors l’éclipse lunaire n’aura lieu que lorsque la Terre occultera le Soleil. Â»

Lorsqu’elle eut finit d’écrire le dernier mot, le mot « Soleil Â», Cassandra abaissa sa craie, puis contempla son Å“uvre. Toujours sans faire le moindre bruit, je m’avançai à côté d’elle, et l’imita. Son écriture contrastait avec celle des autres citations. Elle était plus attachée, plus personnelle aussi. Le temps d’une dernière lecture, nos regards se croisèrent. Pour la première fois, je vis ce qu’il ne m’avait jamais été possible de voir jusqu’ici, d’une beauté qui rivalisait avec celle des phrases blanches riches de sens embellissant les murs du quartier. Cassandra avait retiré ses lunettes de soleil, et ses yeux étaient magnifiques.

Générique (outro)

Seb : Cassandra, pourquoi portez-vous toujours des lunettes de soleil, même quand il fait nuit ?

Cassandra : J’en ai besoin pour me protéger de lui. Sans elles, je suis vulnérable. En fait, il n’y a qu’un seul moment où je peux les enlever.

Elle leva la tête vers le ciel, m’indiquant la seule chose qui ne ressemblait pas à un quartier de lune dans le Quartier des Lunes. On ne voyait qu’elle, brillante dans la nuit. Elle était pleine, ronde, plus vive que jamais, veillant sur nous. La Lune.

RÉFÉRENCES

Albums :
🌙 Cure et Culte d’Eddy de Pretto
🌙 The Dark Side of the Moon de Pink Floyd

Chansons :
🌙 Quartier des lunes d’Eddy de Pretto
🌙 Au clair de la lune
🌙 J’ai demandé à la lune d’Indochine

Extraits audios :
🌙 L’audio de Quartier de lunes utilisé est celui de l’album
🌙 Titou de Titou Le Lapinou

Fonds musicaux :
🌙 Le thème du Quartier des Lunes est tiré de « Relaxing Music Moon And Stars – 2 Hours of Moon Background Music to Help you Relax »
🌙 Le thème du Théâtre « La Cité des Mots » est tiré de « II Normal II Eddy de Pretto II Instrumentale II »
🌙 Le thème du couloir souterrain est tiré du titre Trickster Imps de « Mystery Music – Secrets of the Hidden Folk »

Pop culture :
🌙 Le jeu vidéo Pokémon Ultra-Lune
🌙 Les bandes dessinées Tintin Objectif Lune et On a marché sur la Lune

Recommandations :
🌙 Le podcast et le livre Les couilles sur la table, qui m’ont beaucoup inspiré pour écrire cette piste

CRÉDITS

Réalisation et animation : Sébastien Petit / Voix : Juliette Antigone (Cassandra) / Ninna Beniro (Inès) / Mel, qui « sait pas c’est quoi son nom de scène mdrr » (Ambre) / Générique : Pierre Vanier / Illustrations : Kateryna Senkova & Sébastien Petit

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